Prise de parole en public (Pt.2) : coacher les speakers
Sur scène, lorsqu’une personne attrape le micro pour une prise de parole, on juge rapidement sa présence, son aisance et sa capacité à embarquer un public. Ce qu’on voit rarement, c’est le travail préparatoire qui précède ce moment.
Le texte, les coupes et les versions qui ont fini à la poubelle. Les hésitations et le stress avant l’instant T. En général, on est face à un processus qui a commencé plusieurs semaines auparavant.
Mon expérience de coach ou de répétiteur a commencé il y a une quinzaine d’années, par hasard, à l’école de théâtre. À tour de rôle, nous faisions office “d’œil extérieur” les uns pour les autres. En gros : regarder la scène des camarades, faire un retour constructif et proposer des axes de travail.
Je n’étais pas le plus académique et n’avais aucune idée des références attendues par un jury d’école supérieure, mais j’avais une approche pragmatique qui me suit encore aujourd’hui : savoir si “ça tient” ou non. Il ne s’agit pas d’un jugement esthétique, mais plutôt de l’idée suivante, un peu vulgaire mais atrocement efficace comme boussole : est-ce que je serais prêt à payer pour voir ça ?
Très vite, des camarades ont commencé à me montrer le travail. Mes retours étaient parfois bourrus, mais généralement efficaces. Avec le temps, si j’ai affiné la manière de les formuler, le cœur du travail n’a pas changé. J’ai toujours cette capacité à me projeter dans une réception publique, probablement parce que j’ai grandi sur scène avec l’improvisation théâtrale. J’y ai connu des moments de grâce, mais aussi des moments de solitude intense. Ce laboratoire m’a appris à comprendre ce qui passe et ce qui ne passe pas auprès d’un public.
Aujourd’hui, j’accompagne des profils très variés : entrepreneurs, cadres, artistes, doctorants, futurs avocats. Le contexte change, les enjeux aussi, mais les problématiques restent étonnamment proches.
Prise de parole en public : des difficultés souvent mal identifiées
Lors des premiers rendez-vous, on me dit souvent : “je manque de confiance”. Je réponds que moi aussi, que la vie est ainsi faite et qu’il faut relire Romain Gary pour comprendre que même les grands génies pêchent à ce niveau-là.
Le manque de confiance, c’est rarement le cœur du problème.
Il y a plusieurs cas de figure, et il serait simpliste (voire démagogique) de dire qu’il existe une cause principale. Affirmer qu’il y a une recette magique pour améliorer sa prise de parole en public, c’est surtout futé d’un point de vue marketing. En pratique, les blocages sont multiples.
Il y a l’histoire personnelle, la place qu’on a eue (ou pas) pour s’exprimer, à l’école ou en famille. Une personne à qui on a toujours donné la parole aura beaucoup plus d’aisance qu’une personne qui ne l’a jamais eue.
Il y a la gestion du stress, au sens concret, à savoir le système nerveux. Quand on est en état d’hypervigilance, on ne réfléchit pas avec discernement. La pensée se brouille, le corps se tend, et la parole se fige. C’est un point crucial à travailler en accompagnement.
Il y a aussi, très souvent, un problème plus simple : le message n’est pas clair.
Dans des formats courts, parfois chronométrés, comme un TEDx par exemple, il ne suffit pas de connaître son texte. Encore faut-il qu’il soit solide et aligné avec ce que la personne veut dire, et non avec ce qu’elle pense devoir dire pour convaincre ou plaire.
Une bonne prise de parole est presque toujours une prise de parole qui a été préparée dans le temps. Pas forcément en y passant des heures d’affilée, mais avec une régularité. Le texte doit infuser.
L’impréparation et le manque d’humilité
S’il y a une erreur que je vois revenir souvent, ce n’est pas le manque de talent. On parlera du talent plus tard, mais tout le monde en a. Non, c’est le manque d’humilité.
Beaucoup pensent que parce qu’ils sont à l’aise avec leurs amis ou leurs collègues, ils sauront gérer une prise de parole publique. C’est un biais classique : plus on est à l’aise dans des contextes informels, plus on a tendance à surestimer sa capacité à parler en public.
C’est souvent là que le décalage devient visible.
L’impréparation, combinée à cette surestimation, produit des prises de parole médiocres. Pas catastrophiques. Juste… pas top. Et à l’oral, être “pas top”, ça se paie cash.
Partir du texte : un passage obligé
Dans mon travail, je pars presque toujours du texte.
Non pas pour figer la parole, mais pour lui donner une structure. Dans la majorité des cas, les personnes que j’accompagne ont peu de temps. L’objectif est donc clair : préparer une prise de parole précise, et non pas faire d’eux des orateurs tout-terrain pour le restant de leurs jours. Bien entendu, cela est possible, mais cela nécessite une hygiène de travail. Encore une fois, méfiez-vous des recettes magiques.
Avec mes coaché·es, je cherche à construire un squelette solide et logique. Trop d’idées intéressantes rassemblées affaiblissent généralement l’idée principale. Vouloir tout dire est souvent le meilleur moyen de ne rien faire passer.
Alors un texte oui, mais pas trop académique, ni un discours formaté comme on en entend dix fois dans une même soirée. Je pense notamment à ces pitches où tout le monde commence par une statistique choc et une accroche pseudo inspirante. On en entend quinze à la suite, et on n’écoute plus rien. Vous voyez de quoi je parle ?
“Tous les ans en France, 5 000 éponges de vaisselle sont jetées dans le mauvais compartiment à ordures, et la planète se meurt. Moi, c’est Arnaud de la Douille, et en sortant de l’ESSEC, j’ai fondé Spongee, la première marque d’éponges biodégradables et connectées…”
Ce tir est facile, j’en conviens. Mais ce genre de discours faussement disruptif, on n’en peut plus. Si vous écrivez avec facilité, je m’en tiens à des retours. Si ce n’est pas votre fort, je fais office de plume, et ça tombe bien, j’aime ça !
Écrire pour l’oral : un travail à part entière
Écrire un texte pour être dit, ce n’est pas écrire un texte pour être lu.
Il y a une première phase de débroussaillage où l’on pose les idées. Puis on organise, on structure, on crée un narratif. Ensuite, on réécrit. Plusieurs fois.
Dans mes accompagnements, je veille à être présent à chaque étape, avec des retours encourageants car je connais bien la solitude de l’auteur qui doit retourner à son texte pour le polir. C’est souvent déprimant.
Je fais aussi très attention à la manière dont les personnes racontent leur parcours. Aujourd’hui, dans une économie de l’attention saturée, on pousse souvent vers le spectaculaire, le trauma, le choc. Ce n’est pas une compétition de vulnérabilité.
On peut parler de choses personnelles, et parfois c’est nécessaire, mais cela doit être maîtrisé et choisi. Jamais forcé. Méfiez-vous des coachs qui vous conseillent de trop dévoiler. Le jour J, et sur les vidéos qui circuleront ensuite, ils ne seront pas là.
Si vous préférez ne parler que d’amour et de beauté, même pour vendre des éponges connectées, faites-le. Avec le même travail, ça marchera aussi bien. J’en suis convaincu.
Un texte oral doit ressembler à la personne qui le dit.
IA et prise de parole : une fausse bonne idée
Je fais une parenthèse ici, parce que la question revient régulièrement lorsque j’évoque le processus d’écriture initial.
Les outils d’écriture automatisée peuvent aider à structurer une idée. Mais pour préparer une prise de parole, ils sont souvent à côté de la plaque. Le problème n’est pas tant le contenu que la ponctuation.
À l’oral, la ponctuation n’est pas décorative. Elle guide la pensée, le rythme et la respiration. Elle structure la manière dont une idée arrive jusqu’au public.
Or, la plupart des textes générés automatiquement sont ponctués de manière standardisée, inspirée de structures anglo-saxonnes qui n'existent pas chez nous. Les phrases sont correctes, mais sonnent faux. Elles coupent la modulation, gênent la respiration et créent une distance entre le texte et celui qui le dit.
Vous allez parler à des humains. Faites le travail avec humanité, et vous serez récompensé. Il s’agit d’un point de vue personnel. Un conférencier aguerri saura rendre invisible le fait d’avoir utilisé l’IA. Mais si vous ne l’êtes pas, vous prendrez davantage confiance en vous en misant sur vos capacités propres.
Le corps : là où la parole s’incarne
Rapidement, on quitte le texte pour passer dans le corps.
Parler, c’est une activité physique. La respiration, l’ancrage, l’articulation ne sont pas des détails. Ce sont des conditions. La présence n’est pas un charisme mystérieux, elle est le résultat d’un entraînement.
Un texte a une colonne vertébrale, ou plutôt, comme le squelette d’un poisson, une dorsale irisée d’arêtes plus ou moins grosses. Elles sont faites de consonnes, de points et de virgules. Cela engage des muscles, notamment au niveau de la mâchoire et du plexus.
Ça peut paraître trivial, mais c’est très concret.
Le point de bascule
Lorsque la personne que j’accompagne connaît son texte, pas au sens scolaire du terme, où l’on récite mécaniquement, mais au point de pouvoir s’en détacher sans le perdre, alors quelque chose bascule.
On quitte la tête. La parole devient plus libre, plus vivante. C’est cela qu’on devrait appeler “connaître par cœur”.
Il y a quelques semaines, j’ai accompagné Jeannette Marié (fondatrice du média en ligne Komune) pour un talk au musée d’Orsay, organisé par SINGA et J'accueille.
Elle est arrivée avec un texte déjà solide, drôle et touchant.
Au fil du travail, plus ma certitude que le public allait réagir augmentait, plus la sienne diminuait. C’est un phénomène classique. On quitte l’excitation du début pour entrer dans le détail.
Le jour J, parce qu’elle était prête, Jeannette a livré une version meilleure que tout ce qu’elle avait fait à l’entraînement.
C’est toujours comme ça que ça se termine lorsque le travail est bien mené. La magie opère et le/la speaker n’a qu’une envie, remettre ça le plus vite possible !
Conclusion
Prendre la parole en public sert à beaucoup de choses comme vendre, convaincre, lever des fonds, séduire. Mais au fond, c’est toujours la même limonade : raconter une histoire.
Parfois celle d’une entreprise. Parfois celle d’un projet. Parfois la sienne. Moi, en tant qu’auteur et acteur, j’écris des histoires et je leur donne vie. Désormais, j’aide d’autres personnes à rendre vivantes les leurs.
Être MC, c’est tenir une scène. Coacher quelqu’un, c’est lui permettre d’y trouver sa place.
Vous préparez une prise de parole qui compte vraiment ? Vous avez besoin d’un MC ? Contactez-moi ✌️
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