L’artisanat de la communication : ce que 15 ans d’ateliers m’ont appris sur les soft skills, des Baumettes à l’entreprise
L’artisanat de la communication : ce que 15 ans d’ateliers m’ont appris sur les soft skills, des Baumettes à l’entreprise
J’anime des ateliers d’improvisation dans des contextes très différents, en entreprise comme en milieu carcéral.
Assis devant la porte métallique rouge de la SAS du centre pénitentiaire des Baumettes, à Marseille, j’ai vingt minutes d’avance. La Structure d’Aide à la Sortie se distingue de la détention “en bâtiment” sur un point : pour y séjourner, il faut le mériter. Admission sur dossier, avec lettre de recommandation.
Cette semaine, on a repris, avec Maxime Robert et Sergueï Verseil, un dispositif que nous connaissons déjà bien. L’idée : former des détenus aux techniques de l’improvisation pour accompagner leur réinsertion.
Je passe sept portes blindées avant d’arriver dans la salle où j’anime l’atelier. Les participants arrivent un par un. Certains, au dernier moment, ont refusé de venir. D’autres ont la dalle de jouer.
Finalement, les fois où j’ai débarqué dans un salon feutré d’une tour de La Défense pour animer une formation pour une entreprise du CAC 40, la mission était la même.
Dire que le spectre des contextes dans lesquels j’ai exercé ce métier est large est un euphémisme. De Paris 7-Diderot, où j’ai été chargé de TD en prise de parole, au siège de Mazars, en passant par les maisons d’arrêt de Troyes-Lavau ou des Baumettes, et des collèges REP+ du Pas-de-Calais, j’ai vu du pays.
À chaque fois, la même préoccupation : donner à ces humains des outils de communication et de représentation. C’est ça, au fond, l’artisanat de la communication.
Confiance en soi : le même verrou, des Baumettes à l’entreprise
Aux Baumettes, les détenus s’identifient avec leur nom de famille et leur numéro d’écrou. Pas de prénom. Pas de statut choisi. La prison infantilise autant qu’elle enferme.
Dans la salle de réunion d’une grande entreprise, les collaborateurs arrivent avec leur titre, leur ancienneté, et la conscience aiguë de qui signe les évaluations annuelles.
Les contextes sont radicalement différents. Le verrou, lui, est le même.
Dans les deux cas, l’un de mes premiers rôles consiste à redonner à chaque participant une identité choisie. Quitte à passer par des questions qui semblent idiotes.
“Comment voulez-vous être appelé ?”
“Quel est votre fruit préféré ?”
“Donnez-moi un mot que vous aimez dans une langue étrangère.”
Et très vite, il faut s’attaquer à d'autres ennemis. La peur du ridicule. La peur de se tromper. La peur de prendre de la place sans y avoir été invité. Les profils changent. Les costumes aussi, c’est clair. Les croyances limitantes sont toujours les mêmes.
Ce que l’impro fait, c’est créer les conditions pour qu’elles dégagent loin. Pas par la théorie, mais par la pratique.
Les arguments pour esquiver de se frotter à l'échec diffèrent. Les détenus ont une routine cadrée. Ils n’ont pas l’excuse d’un call ou d’un agenda surchargé. Leur contrainte est ailleurs : l’absence des êtres aimés, l’agressivité qui plane dans un environnement constamment bruyant, un horizon plus que réduit.
Mais pour eux comme pour certains collaborateurs en entreprise, toute sortie de routine est une prise de risque qui peut braquer ou fermer.
Formation soft skills : pourquoi la clarté des consignes change tout
Un truc que certains publics m’ont appris (et que les salles de réunion corporate ne m’auraient probablement pas enseigné), c’est l’art de la consigne simple et efficace.
En entreprise, les participants acquiescent. Ils se lancent pour bien faire, et s’ils se plantent, au lieu de s’en réjouir, ils se referment, souvent en avançant que “la consigne n’était pas claire”.
Pourquoi ne rien dire sur le moment ? L’envie d’être un bon élève, ou la peur de passer pour incompétent, probablement.
Aux Baumettes, avec des groupes allophones à la fac, ou dans un lycée pro à Aulnay-sous-Bois, si la consigne n’est pas claire, je le sais immédiatement. Personne ne fait semblant. On me le dit frontalement. Et c’est très bien comme ça. Je me suis pris quelques murs, qui m’ont obligé à progresser, à simplifier et à retirer du gras.
Aujourd’hui, je donne des consignes courtes, quitte à ne pas donner tous les attendus de l’exercice. Je pousse à la tentative. Je fais un bref retour et j’invite au feedback pour que le groupe propose instinctivement des pistes d’amélioration.
Parfois, je n’ai plus grand-chose à ajouter, et je sais que j’ai bien fait mon travail.
Créativité et imaginaire : ce que l’impro révèle dans les contextes extrêmes
Lors de mon premier dispositif aux Baumettes, deux détenus, M. et E., s’entraînaient entre les sessions. Ils travaillaient en cellule, non pas pour passer le temps mais pour progresser. Plus âgés que la moyenne, ils avaient sans doute une autre relation à l’atelier.
L’imaginaire devient alors autre chose. Un espace, une forme d’évasion au sens propre comme au figuré. Une amie comédienne, qui anime aussi des ateliers en milieu carcéral, m’a raconté une scène. Un détenu qui devait jouer un conducteur est parti dans un fou rire. Devant l’air surpris du groupe, il a lâché : “Désolé… j’ai pas conduit depuis super longtemps, ça me fait bizarre.”
Ce n’était pas une blague. C’était de la joie, parce qu’il avait décidé d’y croire vraiment.
Prise de parole en public : pourquoi tout est déjà une scène
Hier encore, aux Baumettes, dans un atelier conjoint avec la Mission locale de Marseille, on a travaillé des simulations d’entretien d’embauche. Les classiques : posture, regard, ancrage et voix. L’objectif étant de trouver un boulot pour sortir plus vite.
À la fac, je formais des étudiants qui allaient eux-mêmes enseigner en tant que chargés de TD. J’ai de la même manière travaillé avec des vendeurs immobiliers du groupe IAD.
Dans tous les cas, j’ai la conviction qu’il s’agit de la même chose : être en scène. Vendre, c’est du théâtre. Une réunion, c’est du théâtre. Même la politique, c’est du théâtre.
Ma méthode n’est pas conçue pour des acteurs. Elle est conçue par un acteur et metteur en scène, pour donner à des humains des outils de communication et de représentation.
Conclusion
Je n’ai pas appris ce métier depuis ma chaise. Je l’ai appris sur le terrain.
Pendant longtemps, je me suis demandé ce que j’avais fait ces quinze dernières années. Parce qu’en tant qu’artiste, la précarité de la vie pousse parfois à douter.
Aujourd’hui, je sais ce que j’ai fait. J’ai appris. Et maintenant, avec DOJO, il est temps de transmettre mon art, ou comme on dit dans le jargon, de “teacher”mon karaté.
Bkools
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J’anime des ateliers d’improvisation autour de la communication, de la créativité et de l’intelligence collective.
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